Dragonnades en Moyen Poitou

 

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Nous sommes en 1681, le Roi Louis XIV décide d’en finir avec « l’hérésie de Calvin », il faut frapper un grand coup.

Sur les conseils de son entourage on envoie dans la province du Poitou des régiments de dragons chargés d’obtenir, par la persuasion en principe, mais en réalité par tous les moyens qu’ils jugeront bons, l’abjuration de l’hérésie de Calvin de la part des sujets égarés.

L’Intendant de Poitiers, Marillac fait marcher sur la province un régiment de dragons aux ordres de Monsieur de la Brique.

Le procédé est simple : munis d’un billet de logement, les dragons, hommes et chevaux, se présentent chez les paroissiens que l’on sait acquis aux idées « pernicieuses » et d’ailleurs souvent dénoncés par le curé lui-même. Le logeur doit alors héberger cavaliers et montures, les nourrir et leur verser chaque jour une certaine somme d’argent.

La soldatesque fait régner dans les villages une pesante terreur tant verbale que physique mais qui cesse dès que l’abjuration est obtenue.

Le résultat est immédiat : en quelques semaines on obtient ainsi des dizaines de milliers de conversions.

Plus le persécuté résiste plus la persécution s’accentue.

Abraham Papot, un laboureur aisé de Vaumoreau, paroisse de Vouillé, en fera la triste expérience. Il racontera lui-même ses malheurs et les fera consigner par un notaire.

 

Laissons parler Abraham……

 

 

Abraham Papot

raconte lui-même ses malheurs

 

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Pour les logements des gens de gerre que nous avons heu dès le 7 du mois d’aoust 1681 qui ont restéz jeusque aux 31 et derniers du mesme mois, et avons heu monsieur Capy, commissaire et ses vallet avecque quattre piece de chevaux que durant tout le dict temps, qui estoit 24 journée, que je lui ay payez trois escus par jour et bien naurry lui et tout son trin par moy Abraham Papot, demeurant alors a Vaumoreau, paroisse de Vouilléz, qui monte à la somme de :

135 l

 

Plus ont m’a envoyéz Monsieur Alexandre, qui disoit estre capitaine réformez, avecque son vallet et deux pièces de chevaux, qui m’a fait payez deux écus par jour et bien naury lui et son train que j’ay payez quattre journées, qui a monté à la somme de :

24 l

 

Plus après on nous envoyé le mareschal des logis deux cavalliers et leurs chevaux et son vallet que j’ay payéz et naury lui et son train et il m’a fait payer 5 journées a ung escu par jour, qui a monté à la somme de :

15 l

 

Plus ont m’a envoyé avecque le mareschal des logis deux cavalliers et leurs chevaux que j’ay payez et nourry et ils m’ont fait payer chescun 4 journées à chescun 20 sols par jour, qui fait la somme de :

8 l

 

Plus monsieur le curé de Vouilléz, après le deslogement faict de toute la paroisse, il a faict rester quattre cavallier qu’il a envoyéz loger cheu nous audict Vaumoreau pandant 10 jours, qui m’ont faict payer et bien nourrir, et quand j’ay demandé leur billet, ils m’ont dict qu’ils n’en avaient point, et qu’ils n’estoit logez que par l’ordre de monsieur le curéz, et m’ont faict payer chescun 30 sols, qui monte à la somme de :

60 l

 

Et estant arrivéz cheu nous environ deux heures de la nuict, l’ung d’eux me saizit a la gorge et me disant : « mort, teste, ventre, tu n’iras plus au presche, mais tu viendras à la messe des demain matin, mort ou vif » lequel je fus contrin d’abandonner ou je laissy ma pauvre femme et le reste de ma famille pour les naurrir et les payer.

Plus, du premier novembre 1681, Monsieur de Vaulmoreau, vicaire du prieuréz de Mougon, a amenéz quattre cavaliers, avecque deux vallet, qu’il a fallu bien nourrir eux et leur chevaux, et après leur bailler la somme de :

21 l

 

Après que lesdits quattre cavallier et leur deux vallet furent arrivéz cheuz nous et en la maison de notre demeure, ils mirent du bois aux feu et firent esprendre en le bois, il preindre Elisabeth Papot, l’une de nos fille, et l’ayant prins, la jettèrent en beau feu, disant : « Tu breusleras, bougueraisse de Calviniste. » La pauvre estant en la rézollution de endurer la mort plustost que de faire ce qu’il lui disait : « Mort, teste, ventre, sacre, tu viendras à la messe, carogne. » et comme ils virent qu’elle ne se mettait point en devoir de se oster du feu, l’ung d’eux la prindrent par un bras, disant : « Mordieu tu te laisrait bien brusler, oste toy de la. »

Après ils maltraittirent ma pauvre bonne femme sy cruellement, estant aagées de 65 ans, l’ayant trainnéz, luy déchirant ses ardes sur elle, par la maison et coursoires de nostre demeure, luy firent ouvrir un grand cofre, les voullant renfermer dedans ledict cofre elle et sa bru, lesquelles leurs baillirent des coups en les costes des bout de leur mousqueton, leur disant : « Mort ; teste, ventre, vous viendrez à la messe, bougeresse de calviniste. » elle, disant que non et qu’elle esmerait plus souffrir la mort ; de quoy la pauvre femme estant tombée esvanouie ayant perdu le jeugement, et sa bru voyant sa pauvre bonne femme de belle mère en tel estat, s’escria a haute voix : « Ma mère est morte. » l’eung des cavallier dict a l’autre : « Apporte du vinaigre », et comme ils eurent le vinaigre et dirent a l’autre : « Frotte luy le nez et les temple » et a l’instant les femmes voisinne, entendant le cry de sa bru, y accoururent et dirent : « A mon Dieu, qu’est cecy ? On avait bien veu des gens de guerre, mais ils ne meurtrissaient pas les gens. » et elles dirent les unes aux autre : « Cette femme est morte », et en mesme temps ledictz vicaire de Mougon, Sr de Vaulmoreau, arriva et demanda aux dictz cavallier : « Ne veullent elles pas aller a la messe ? » Il respondit que non et a mesme temps il dict aux cavallier : « Montez sur la maison et raballéz toute la teuille. » Et les deux dicts cavallier estant heu naurry et payéz comme dessus dirent : « Baillez nos chevaux et que nous nous en allions. »

Et moy dict Abraham Papot, aagéz de soixante et sept ans, chargez de sept cheuf d’enfant que fille, desquels je en ay mariés quattre qui ont emportéz et ont heu une grande parties de ce peu que Dieu m’avoit donnez, et j’ay heu des charges continuellement en ma vies. J’ay estéz sept fois collecteur pour ayder a amasser les deniers de sa Majestez, ou j’ay heu de grandes pertes ou Dieu nous a faict la grace à moy et nos parsonniers d’en rendre fidelle conte.

Et a mon grand préjeudice, et capable de me rendre mendiant apres, les gens de guerre qu’il a fallu les nourrir et les payer comme il se voit sy dessus.

Premierement en le rolle de l’année 1680 j’en payai la somme de quattre vingt traize livres.

Plus par le rolle de l’année 1682 j’en payai la somme de cents vingt six livre.

Plus en l’année que l’on conte 1683, ils m’ont cottizé a une somme insupportable sur ma facultéz, et comme il peut paroistre par toute les personne raisonnable qui es de me ruiner de font en comble, comme sur toute la parroisse qui est de 278 feu et ils m’ont donnez jeusque a la sixiesme parties de la parroisse qui est la somme de troiscents soixante et huict livres.

Les trois rolles des trois années cy dessus ont estez vérifez en l’élexion de Niort par chescune années signez Bastard greffier.

Et en l’année 1684, j’ay estez encore cottizéz en la parroisse de Vouilléz a la somme de 368 l. et en l’année 1685, j’ay estéz aussy cottizéz en la parroisse de Fraissigne a la somme de 363 l.

Plus en les maison de la Pelinere le sieur prieur de Fressigne fut enlever deux cents boiceaux de bled froment et baillarge et apres que les cavalier fure deslogez, fit prandre ledit bled et le fit charere cheux luy.

 

 

 

 

 

Quelques remarques sur ce texte

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Nous l’avons transcrit sans rien changer, ni l’orthographe, ni la syntaxe, nous pensons qu’il est tout à fait compréhensible ainsi.

 

 

Ce récit que l’on peut situer après 1685 est donc raconté de mémoire. Les détails en sont cependant suffisamment précis pour ne pas mettre la véracité des faits rapportés en doute.

A l’évocation des persécutions physiques Abraham Papot ajoute sa nomination en tant que collecteur des tailles et l’augmentation considérable du montant de la sienne

En effet la persécution économique était un autre moyen de coercition courant. On augmentait le montant des impôts des récalcitrants et on diminuait celui des nouveaux convertis : certains rolles de la taille sont explicites, en face des noms de ces derniers on voit la marque « n c », et par comparaison avec les années précédentes le montant dû se trouve diminué alors que pour les autres il augmente d’autant.

Abraham Papot nous l’indique clairement, et l’examen du rolle (aux A D D S) le confirme. Le montant dû passa de 98 livres en 1680 à 368 en 1685, et à Fressines il atteint 363 livres….A Vouillé, Abraham Papot paye à lui seul le sixième de l’impôt total….

Ajoutons qu’il fut collecteur plusieurs années successives donc responsable sur ses deniers du résultat de la collecte, ce qui faisait l’affaire des mauvais payeurs et de certains catholiques malhonnêtes .….

L’augmentation des tailles à Vouillé et à Fressines, sa situation de collecteur, les dégâts et coûts insupportables du fait des persécutions vont ruiner Abraham. Il finira sa vie dans la misère mais ni lui, ni les siens n’ont renié leur foi.

 

 

 

Les dragons ont quitté le Moyen Poitou

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Les dragons ont quitté le pays…. La région est meurtrie, la terreur subie perdure dans les mémoires…L’espoir reste vivace mais Louis XIV, au vu des dizaines de milliers d’abjurations recueillies (plus de trente mille) pense que l’hérésie de Calvin est éradiquée et en 1685 il révoque l’Edit de Nantes.

Les pasteurs doivent abandonner le pays et partir au « refuge », en Allemagne, Suisse, Hollande Angleterre, bientôt suivis de nombreux Poitevins qui les rejoignent et s’installent dans ces pays amis.

Cependant la majorité des petites gens ne peut s’offrir un départ pour le refuge. Il faut rester chez soi et continuer à travailler dur pour subsister. La pratique de la religion réformée, bien qu’interdite se fait clandestine.

Vont débuter de longues années de persécutions à l’encontre du petit peuple protestant.

Ce seront le supplice de la claie appliqué aux cadavres, les arrestations lors des assemblées clandestines, arrestations assorties de peines de prison pour les participants, de condamnation aux galères pour les organisateurs et même au gibet pour les plus actifs d’entre eux.

On comptera les martyrs par milliers pendant presque un demi-siècle, puis la répression s’atténuera. Les pasteurs reviendront des pays du refuge et animeront les assemblées clandestines à partir de 1740/1745.

Louis XVI promulguera l’édit de tolérance en 1787 et enfin la Révolution rétablira la liberté du culte.

Le peuple protestant aura payé un lourd tribut à l’intolérance religieuse de l’Eglise Catholique Apostolique et Romaine appliquée sans état d’âme par le Roi Soleil.

 

Documents

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Le texte d’Abraham Papot :

Il a été retrouvé par M. Gentil député des Deux-Sèvres qui l’a ensuite communiqué à la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, (rue des Saints Pères, 75007 Paris)

La S. H. P. F. l’a publié dans son bulletin de mai-juin 1903.

La S. H. P. F. l’a agrémenté de nombreuses notes et références permettant au lecteur de se reporter aux documents historiques évoqués.

 

 

 

 

 

 

Acte de mariage d’Elisabeth Papot :

La photocopie de l’acte de mariage d’Elisabeth Papot a été faite aux A D D S : (état civil des familles protestantes).

 

 

 

Illustrations couleurs : Le dragon d’Asfeld : http://Wanadoo.fr/gbfwss/site%ws/dragon/htm

 

 

Photos de la maison d’Abraham Papot :

 

 

 

 

 

 

                                                   

 

« Tu breusleras, bougueraisse de Calviniste. »

 

   

 

Aimablement communiquées par M. Roger Durand (79/St-Gelais)

 

Textes de Pierre BAUDOU

mise en page Elisabeth et Guy VIDAL

 

lire aussi le témoignage de Jean MIGAULT dans son journal

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